BookLab · France · Catalogue

Le Temps retrouvé — Time Regained, Vol. 2 (French original)

by Marcel Proust · 1871–1922
French original · France · free to read in ITIPS BookLab

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).

LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).

UN AMOUR DE SWANN.
(_édition illustrée par Laprade_).

_Collection in-8_ «_A la Gerbe_»

ŒUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).

A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU

XV

_Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
réservés pour tous pays, y compris la Russie._

Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1927.

(suite)

EN roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant j’étais
entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes, et dans ma distraction
je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait; au cri du wattman je
n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez
pour buter malgré moi contre des pavés assez mal équarris derrière
lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb,
je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le
précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité
qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que
j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec,
la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée
dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que
les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. Comme au
moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir,
tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient
tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et
même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par
enchantement. Cette fois je me promettais bien de ne pas me résigner
à ignorer pourquoi, sans que j’eusse fait aucun raisonnement nouveau,
trouvé aucun argument décisif, les difficultés, insolubles tout à
l’heure, avaient perdu toute importance, comme je l’avais fait le jour
où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. La félicité
que je venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que
j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné
de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle,
était dans les images évoquées. Un azur profond enivrait mes yeux, des
impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de
moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand
je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir
jusqu’à moi ce qu’elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire
la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j’avais fait tout à
l’heure, un pied sur le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé le
plus bas. Chaque fois que je refaisais, rien que matériellement, ce
même pas, il me restait inutile; mais si je réussissais, oubliant la
matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi
mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait
comme si elle m’avait dit: «Saisis-moi au passage si tu en as la
force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te propose.» Et
presque tout de suite, je le reconnus, c’était Venise, dont mes efforts
pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne
m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie
jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait
rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette
sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où
un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série
des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait
rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise
m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille
à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort
indifférente? Tout en me le demandant et en étant résolu aujourd’hui
à trouver la réponse, j’entrai dans l’hôtel de Guermantes, parce que
nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que nous avons
à faire le rôle apparent que nous jouons et qui, ce jour-là, était
celui d’un invité. Mais arrivé au premier étage, un maître d’hôtel me
demanda d’entrer un instant dans un petit salon-bibliothèque attenant
au buffet, jusqu’à ce que le morceau qu’on jouait fût achevé, la
princesse ayant défendu qu’on ouvrît les portes pendant son exécution.
Or, à ce moment même, un second avertissement vint renforcer celui que
m’avaient donné les pavés inégaux et m’exhorter à persévérer dans ma
tâche. Un domestique, en effet, venait, dans ses efforts infructueux
pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette.
Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales
m’envahit; les sensations étaient de grande chaleur encore, mais
toutes différentes, mêlées d’une odeur de fumée apaisée par la fraîche
odeur d’un cadre forestier; et je reconnus que ce qui me paraissait si
agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse
à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de
bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans
une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique
de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse
eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit du marteau d’un
employé qui avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant
que nous étions arrêtés devant ce petit bois. Alors on eût dit que les
signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me
rendre la foi dans les lettres avaient à cœur de se multiplier, car
un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes
m’ayant reconnu, et m’ayant apporté dans la bibliothèque où j’étais,
pour m’éviter d’aller au buffet, un choix de petits fours, un verre
d’orangeade, je m’essuyai la bouche avec la serviette qu’il m’avait
donnée; mais aussitôt, comme le personnage des Mille et une Nuits qui,
sans le savoir, accomplit précisément le rite qui fait apparaître,
visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin,
une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux; mais il était pur
et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres; l’impression fut si
forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel,
plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être
accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas
s’effondrer, je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre
sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de
la digue à marée haute; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer
la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle
avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre,
le premier jour de mon arrivée à Balbec, et maintenant, devant cette
bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans
ses plis et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu
comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs,
mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été
sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue
ou de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui
maintenant, débarrassé de ce qu’il y a d’imparfait dans la perception
extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse. Le morceau
qu’on jouait pouvait finir d’un moment à l’autre et je pouvais être
obligé d’entrer au salon. Aussi je m’efforçais de tâcher de voir clair
le plus vite possible dans la nature des plaisirs identiques que je
venais, par trois fois en quelques minutes, de ressentir, et ensuite de
dégager l’enseignement que je devais en tirer. Sur l’extrême différence
qu’il y a entre l’impression vraie que nous avons eue d’une chose et
l’impression factice que nous nous en donnons quand volontairement nous
essayons de nous la représenter, je ne m’arrêtais pas; me rappelant
trop avec quelle indifférence relative Swann avait pu parler autrefois
des jours où il était aimé, parce que sous cette phrase il voyait autre
chose qu’eux, et de la douleur subite que lui avait causée la petite
phrase de Vinteuil en lui rendant ces jours eux-mêmes tels qu’il les
avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sensation des
dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût de la madeleine
avaient réveillé en moi, n’avait aucun rapport avec ce que je cherchais
souvent à me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray, à l’aide d’une
mémoire uniforme; et je comprenais que la vie pût être jugée médiocre,
bien qu’à certains moments elle parût si belle, parce que dans le
premier cas c’est sur tout autre chose qu’elle-même, sur des images
qui ne gardent rien d’elle qu’on la juge et qu’on la déprécie. Tout au
plus notais-je accessoirement que la différence qu’il y a entre chacune
des impressions réelles--différences qui expliquent qu’une peinture
uniforme de la vie ne puisse être ressemblante--tenait probablement à
cette cause: que la moindre parole que nous avons dite à une époque
de notre vie, le geste le plus insignifiant que nous avons fait
était entouré, portait sur lui le reflet des choses qui logiquement
ne tenaient pas à lui, en ont été séparées par l’intelligence, qui
n’avait rien à faire d’elles pour les besoins du raisonnement, mais
au milieu desquelles--ici reflet rose du soir sur le mur fleuri
d’un restaurant champêtre, sensation de faim, désir des femmes,
plaisir du luxe; là volutes bleues de la mer matinale enveloppant des
phrases musicales qui en émergent partiellement comme les épaules des
ondines--le geste, l’acte le plus simple reste enfermé comme dans mille
vases clos dont chacun serait rempli de choses d’une couleur, d’une
odeur, d’une température absolument différentes; sans compter que ces
vases, disposés sur toute la hauteur de nos années pendant lesquelles
nous n’avons cessé de changer, fût-ce seulement de rêve et de pensée,
sont situés à des altitudes bien diverses, et nous donnent la sensation
d’atmosphères singulièrement variées. Il est vrai que, ces changements,
nous les avons accomplis insensiblement; mais entre le souvenir qui
nous revient brusquement et notre état actuel, de même qu’entre deux
souvenirs d’années, de lieux, d’heures différentes, la distance est
telle que cela suffirait, en dehors même d’une originalité spécifique,
à les rendre incomparables les uns aux autres. Oui, si le souvenir,
grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon
entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date,
s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée
ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air
nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois,
cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner
dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de
renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis
sont les paradis qu’on a perdus. Et, au passage, je remarquais qu’il y
aurait dans l’œuvre d’art que je me sentais prêt déjà, sans m’y être
consciemment résolu, à entreprendre, de grandes difficultés. Car j’en
devrais exécuter les parties successives dans une matière en quelque
sorte différente. Elle serait bien différente, celle qui conviendrait
aux souvenirs de matins au bord de la mer, de celle d’après-midi à
Venise, une matière distincte, nouvelle, d’une transparence, d’une
sonorité spéciale, compacte, fraîchissante et rose, et différente
encore si je voulais décrire les soirs de Rivebelle où, dans la salle
à manger ouverte sur le jardin, la chaleur commençait à se décomposer,
à retomber, à se déposer, où une dernière lueur éclairait encore les
roses sur les murs du restaurant tandis que les dernières aquarelles du
jour étaient encore visibles au ciel. Je glissais rapidement sur tout
cela, plus impérieusement sollicité que j’étais de chercher la cause de
cette félicité, du caractère de certitude avec lequel elle s’imposait,
recherche ajournée autrefois. Or, cette cause, je la devinais en
comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui
avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois
dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la
cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine
allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire
hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais; au vrai, l’être
qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle
avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle
avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une
de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver
dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses,
c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes
au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu,
inconsciemment, le goût, de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là
l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent
insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais
venu à moi, ne s’était jamais manifesté qu’en dehors de l’action, de
la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie
m’avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire
retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de
ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours.

Continue reading — free with your email
📖 Open the full book
Marcel Proust and 231 more masters · 69.8 million words · no ads

More by Marcel Proust

Swann's WayWithin a Budding GroveThe Guermantes WaySodome et Gomorrhe — Sodom and Gomorrah, Part Sodome et Gomorrhe — Sodom and Gomorrah, Part La Prisonnière — The Captive (French original)Albertine disparue — The Fugitive, Vol. 1 (FreAlbertine disparue — The Fugitive, Vol. 2 (FreLe Temps retrouvé — Time Regained, Vol. 1 (Fre
© 2026 ITIPS — BookLab · public-domain texts, faithfully presented