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Sodome et Gomorrhe — Sodom and Gomorrah, Part I (French original)

by Marcel Proust · 1871–1922
French original · France · free to read in ITIPS BookLab

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).

PASTICHES ET MÉLANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N.R.F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN
(_édition illustrée par Laprade_).

_Collection in-8_ «_A la Gerbe_»
OEUVRES COMPLÈTES (_l8 vol._).

SODOME ET GOMORRHE
_PREMIÈRE PARTIE_

PREMIÈRE APPARITION DES HOMMES-FEMMES, DESCENDANTS DE CEUX DES HABITANTS
DE SODOME QUI FURENT ÉPARGNÉS PAR LE FEU DU CIEL.

«La femme aura Gomorrhe
et l'homme aura Sodome.»

On sait que bien avant d'aller ce jour-là (le jour où avait lieu la
soirée de la princesse de Guermantes) rendre au duc et à la duchesse
la visite que je viens de raconter, j'avais épié leur retour et
fait, pendant la durée de mon guet, une découverte, concernant
particulièrement M. de Charlus, mais si importante en elle-même que j'ai
jusqu'ici, jusqu'au moment de pouvoir lui donner la place et l'étendue
voulues, différé de la rapporter. J'avais, comme je l'ai dit, délaissé
le point de vue merveilleux, si confortablement aménagé au haut de la
maison, d'où l'on embrasse les pentes accidentées par où l'on monte
jusqu'à l'hôtel de Bréquigny, et qui sont gaiement décorées à
l'italienne par le rose campanile de la remise appartenant au marquis de
Frécourt. J'avais trouvé plus pratique, quand j'avais pensé que le
duc et la duchesse étaient sur le point de revenir, de me poster sur
l'escalier. Je regrettais un peu mon séjour d'altitude. Mais à cette
heure-là, qui était celle d'après le déjeuner, j'avais moins à
regretter, car je n'aurais pas vu, comme le matin, les minuscules
personnages de tableaux, que devenaient à distance les valets de pied de
l'hôtel de Bréquigny et de Tresmes, faire la lente ascension de la
côte abrupte, un plumeau à la main, entre les larges feuilles de mica
transparentes qui se détachaient si plaisamment sur les contreforts
rouges. A défaut de la contemplation du géologue, j'avais du moins celle
du botaniste et regardais par les volets de l'escalier le petit arbuste
de la duchesse et la plante précieuse exposés dans la cour avec cette
insistance qu'on met à faire sortir les jeunes gens à marier, et je me
demandais si l'insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel,
visiter le pistil offert et délaissé. La curiosité m'enhardissant peu à
peu, je descendis jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, ouverte elle
aussi, et dont les volets n'étaient qu'à moitié clos. J'entendais
distinctement, se préparant à partir, Jupien qui ne pouvait me découvrir
derrière mon store où je restai immobile jusqu'au moment où je me
rejetai brusquement de côté par peur d'être vu de M. de Charlus,
lequel, allant chez Mme de Villeparisis, traversait lentement la cour,
bedonnant, vieilli par le plein jour, grisonnant. Il avait fallu une
indisposition de Mme de Villeparisis (conséquence de la maladie du
marquis de Fierbois avec lequel il était personnellement brouillé à
mort) pour que M. de Charlus fît une visite, peut-être la première fois
de son existence, à cette heure-là. Car avec cette singularité
des Guermantes qui, au lieu de se conformer à la vie mondaine, la
modifiaient d'après leurs habitudes personnelles (non mondaines,
croyaient-ils, et dignes par conséquent qu'on humiliât devant elles
cette chose sans valeur, la mondanité--c'est ainsi que Mme de Marsantes
n'avait pas de jour, mais recevait tous les matins ses amies, de 10
heures à midi)--le baron, gardant ce temps pour la lecture, la recherche
des vieux bibelots, etc... ne faisait jamais une visite qu'entre 4 et 6
heures du soir. A 6 heures il allait au Jockey ou se promener au Bois.
Au bout d'un instant je fis un nouveau mouvement de recul pour ne pas
être vu par Jupien; c'était bientôt son heure de partir au bureau,
d'où il ne revenait que pour le dîner, et même pas toujours depuis une
semaine que sa nièce était allée avec ses apprenties à la campagne chez
une cliente finir une robe. Puis me rendant compte que personne ne
pouvait me voir, je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer,
si le miracle devait se produire, l'arrivée presque impossible à espérer
(à travers tant d'obstacles, de distance, de risques contraires, de
dangers) de l'insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui
depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente
n'était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines
s'étaient spontanément tournées pour que l'insecte pût plus facilement
la recevoir; de même la fleur-femme qui était ici, si l'insecte venait,
arquerait coquettement ses «styles», et pour être mieux pénétrée par lui
ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente,
la moitié du chemin. Les lois du monde végétal sont gouvernées
elles-mêmes par des lois de plus en plus hautes. Si la visite d'un
insecte, c'est-à-dire l'apport de la semence d'une autre fleur,
est habituellement nécessaire pour féconder une fleur, c'est que
l'autofécondation, la fécondation de la fleur par elle-même, comme les
mariages répétés dans une même famille, amènerait la dégénérescence et
la stérilité, tandis que le croisement opéré par les insectes donne aux
générations suivantes de la même espèce une vigueur inconnue de leurs
aînées. Cependant cet essor peut être excessif, l'espèce se développer
démesurément; alors, comme une antitoxine défend contre la maladie,
comme le corps thyroïde règle notre embonpoint, comme la défaite vient
punir l'orgueil, la fatigue le plaisir, et comme le sommeil repose à son
tour de la fatigue, ainsi un acte exceptionnel d'autofécondation vient à
point nommé donner son tour de vis, son coup de frein, fait rentrer
dans la norme la fleur qui en était exagérément sortie. Mes réflexions
avaient suivi une pente que je décrirai plus tard et j'avais déjà tiré
de la ruse apparente des fleurs une conséquence sur toute une partie
inconsciente de l'oeuvre littéraire, quand je vis M. de Charlus qui
ressortait de chez la marquise. Il ne s'était passé que quelques minutes
depuis son entrée. Peut-être avait-il appris de sa vieille parente
elle-même, ou seulement par un domestique, le grand mieux ou plutôt la
guérison complète de ce qui n'avait été chez Mme de Villeparisis qu'un
malaise. A ce moment, où il ne se croyait regardé par personne, les
paupières baissées contre le soleil, M. de Charlus avait relâché
dans son visage cette tension, amorti cette vitalité factice,
qu'entretenaient chez lui l'animation de la causerie et la force de la
volonté. Pâle comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne
recevaient plus d'un regard volontaire une signification différente
qui altérât la beauté de leur modelé; plus rien qu'un Guermantes, il
semblait déjà sculpté, lui Palamède XV, dans la chapelle de Combray.
Mais ces traits généraux de toute une famille prenaient pourtant, dans
le visage de M. de Charlus, une finesse plus spiritualisée, plus douce
surtout. Je regrettais pour lui qu'il adultérât habituellement de tant
de violences, d'étrangetés déplaisantes, de potinages, de dureté, de
susceptibilité et d'arrogance, qu'il cachât sous une brutalité
postiche l'aménité, la bonté qu'au moment où il sortait de chez Mme de
Villeparisis, je voyais s'étaler si naïvement sur son visage. Clignant
des yeux contre le soleil, il semblait presque sourire, je trouvai à
sa figure vue ainsi au repos et comme au naturel quelque chose de si
affectueux, de si désarmé, que je ne pus m'empêcher de penser combien M.
de Charlus eût été fâché s'il avait pu se savoir regardé; car ce à quoi
me faisait penser cet homme, qui était si épris, qui se piquait si fort
de virilité, à qui tout le monde semblait odieusement efféminé, ce à
quoi il me faisait penser tout d'un coup, tant il en avait passagèrement
les traits, l'expression, le sourire, c'était à une femme.

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