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Les Paradis artificiels — Artificial Paradises (French original)

by Charles Baudelaire · 1821–1867
French original · France · free to read in ITIPS BookLab

Les Paradis artificiels

Charles Baudelaire

Les Paradis artificiels
IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels
Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy Frères., 1869.

Les Paradis artificiels

155

Le Poëme du Haschisch

159

I.

Le Goût de l’infini

159

Qu’est-ce que le haschisch ?

165

Le Théâtre de Séraphin

171

L’Homme-Dieu

200

V.

Morale

218

Un Mangeur d’opium

225

I.

Précautions oratoires

227

Confessions préliminaires

233

Voluptés de l’opium

263

Tortures de l’opium

275

V.

Un Faux Dénouement

304

Le Génie enfant

314

Chagrins d’enfance

318

Visions d’Oxford

329

I.

Le Palimpseste

329

Levana et nos Notre-Dame des Tristesses

332

Le Spectre du Brocken

339

Savannah-la-mar

342

Conclusion

345

Du Vin et du Haschisch, comparés comme moyens de multiplication de l’individualité

349

I.

Le Vin

351

354

366

Le Haschisch

368

V.

379

380

383

Charles Baudelaire

À J. G. F.
Les Paradis artificiels
, Michel Lévy Frères., 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels (p. 155-157).

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Le Goût de l’infini

Ma chère amie,

Le bon sens nous dit que les choses de la terre n’existent que bien peu, et que la vraie réalité n’est que dans les rêves. Pour digérer le bonheur naturel, comme l’artificiel, il faut d’abord avoir le courage de l’avaler ; et ceux qui mériteraient peut-être le bonheur sont justement ceux-là à qui la félicité, telle que la conçoivent les mortels, a toujours fait l’effet d’un vomitif.

À des esprits niais il paraîtra singulier, et même impertinent, qu’un tableau de voluptés artificielles soit dédié à une femme, source la plus ordinaire des voluptés les plus naturelles. Toutefois il est évident que comme le monde naturel pénètre dans le spirituel, lui sert de pâture et concourt ainsi à opérer cet amalgame indéfinissable que nous nommons notre individualité, la femme est l’être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves. La femme est fatalement suggestive ; elle vit d’une autre vie que la sienne propre ; elle vit spirituellement dans les imaginations qu’elle hante et qu’elle féconde.

Il importe d’ailleurs fort peu que la raison de cette dédicace soit comprise. Est-il même bien nécessaire, pour le contentement de l’auteur, qu’un livre quelconque soit compris, excepté de celui ou de celle pour qui il a été composé ? Pour tout dire enfin, indispensable qu’il ait été écrit pour quelqu’un ? J’ai, quant à moi, si peu de goût pour le monde vivant, que, pareil à ces femmes sensibles et désœuvrées qui envoient, dit-on, par la poste leurs confidences à des amies imaginaires, volontiers je n’écrirais que pour les morts.

Mais ce n’est pas à une morte que je dédie ce petit livre ; c’est à une qui, quoique malade, est toujours active et vivante en moi, et qui tourne maintenant tous ses regards vers le Ciel, ce lieu de toutes les transfigurations. Car, tout aussi bien que d’une drogue redoutable, l’être humain jouit de ce privilége de pouvoir tirer des jouissances nouvelles et subtiles même de la douleur, de la catastrophe et de la fatalité.

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