Les Paradis artificiels
Charles Baudelaire
Les Paradis artificiels
IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels
Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy Frères., 1869.
Les Paradis artificiels
155
Le Poëme du Haschisch
159
I.
Le Goût de l’infini
159
Qu’est-ce que le haschisch ?
165
Le Théâtre de Séraphin
171
L’Homme-Dieu
200
V.
Morale
218
Un Mangeur d’opium
225
I.
Précautions oratoires
227
Confessions préliminaires
233
Voluptés de l’opium
263
Tortures de l’opium
275
V.
Un Faux Dénouement
304
Le Génie enfant
314
Chagrins d’enfance
318
Visions d’Oxford
329
I.
Le Palimpseste
329
Levana et nos Notre-Dame des Tristesses
332
Le Spectre du Brocken
339
Savannah-la-mar
342
Conclusion
345
Du Vin et du Haschisch, comparés comme moyens de multiplication de l’individualité
349
I.
Le Vin
351
354
366
Le Haschisch
368
V.
379
380
383
Charles Baudelaire
À J. G. F.
Les Paradis artificiels
, Michel Lévy Frères., 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels (p. 155-157).
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Le Goût de l’infini
Ma chère amie,
Le bon sens nous dit que les choses de la terre n’existent que bien peu, et que la vraie réalité n’est que dans les rêves. Pour digérer le bonheur naturel, comme l’artificiel, il faut d’abord avoir le courage de l’avaler ; et ceux qui mériteraient peut-être le bonheur sont justement ceux-là à qui la félicité, telle que la conçoivent les mortels, a toujours fait l’effet d’un vomitif.
À des esprits niais il paraîtra singulier, et même impertinent, qu’un tableau de voluptés artificielles soit dédié à une femme, source la plus ordinaire des voluptés les plus naturelles. Toutefois il est évident que comme le monde naturel pénètre dans le spirituel, lui sert de pâture et concourt ainsi à opérer cet amalgame indéfinissable que nous nommons notre individualité, la femme est l’être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves. La femme est fatalement suggestive ; elle vit d’une autre vie que la sienne propre ; elle vit spirituellement dans les imaginations qu’elle hante et qu’elle féconde.
Il importe d’ailleurs fort peu que la raison de cette dédicace soit comprise. Est-il même bien nécessaire, pour le contentement de l’auteur, qu’un livre quelconque soit compris, excepté de celui ou de celle pour qui il a été composé ? Pour tout dire enfin, indispensable qu’il ait été écrit pour quelqu’un ? J’ai, quant à moi, si peu de goût pour le monde vivant, que, pareil à ces femmes sensibles et désœuvrées qui envoient, dit-on, par la poste leurs confidences à des amies imaginaires, volontiers je n’écrirais que pour les morts.
Mais ce n’est pas à une morte que je dédie ce petit livre ; c’est à une qui, quoique malade, est toujours active et vivante en moi, et qui tourne maintenant tous ses regards vers le Ciel, ce lieu de toutes les transfigurations. Car, tout aussi bien que d’une drogue redoutable, l’être humain jouit de ce privilége de pouvoir tirer des jouissances nouvelles et subtiles même de la douleur, de la catastrophe et de la fatalité.